"la pensee prophylactique aux echecs"
La pensée prophylactique est une manière très efficace d'aborder la réflexion sur l'échiquier.
Définition: La prophylaxie c'est l'art d'anticiper la stratégie de l'adversaire et prendre suivant son importance les mesures qui s'imposent.

Réagir parfois en premier lieu à la stratégie adverse c'est s'offrir le luxe de ne pas avoir plus tard à être confronté à de "mauvaises surprises"...
Souvent, le coup prophylactique revête l'apparence d'un coup anodin, sans menace "apparente" (voir diag.1) mais les apparences peuvent être parfois trompeuses...Le coup peut viser à assurer un plus grand contrôle de l'échiquier, à éviter de perdre un avant-poste, à anticiper une menace de mat qui ne s'est même pas encore profilée à l'horizon mais qui pourrait dans un futur proche nous contraindre à jouer en pleine bataille un coup de défense retardant d'autant l'attaque ou encore, à éliminer tout éventuel contre jeu adversaire (tel un boa-constrictor empêchant sa proie de "gesticuler" avant de l'avaler...Spécialité d'Anatoly Karpov).
Illustrons ce concept de pensée prophylactique qui bien souvent vient au secours de joueurs en panne d'idées, fussent-ils de la force d'un Grand Maître des échecs tel que Gregory Kaidanov...
Position après 16.Tc1


I. Foigel - G. Kaidanov (Boston 1995)
Dans cette position, Foigel vient de jouer 16.Tc1 c'est au tour de Kaidanov...Comment un fort grand maître de la trempe de Kaidanov pense-t-il cette position? Kaidanov ne va pas utiliser l'approche scientifique (coups candidats et arbre d'analyse) prônée par Kotov: déterminer d'abord les coups candidats de la position et ensuite calculer pour chaque coup candidat ZZzzzZZZzz les variantes et ZZZzzzzZZZzzZZZ sous-variantes de ZZZzzzZZZZ...
Non, il privilégie dans un premier temps l'approche "pipométrique". Il regarde rapidement ce que donne 16...Fe4, puis 16...Cd7, mais très rapidement et superficiellement, sans vraiment entrer dans la position, juste histoire de sentir les choses... Il va ensuite en conclure brièvement que ce n'est pas la joie (on reste encore dans le domaine de la pipométrie). Puis pédalant dans le vide, il va faire appel à la pensée prophylactique en se demandant tout simplement "quel est le plan des blancs?". En revenant sur les derniers coups joués par les blancs, il semble que la suite logique de 16.Tc1 soit la poussée c3-c4 avec l'idée d'échanger en d5 ou alors forcer l'échange du pion c4 avec dans les deux cas une forte pression exercée au centre (sur le cavalier en c5 et sur le complexe e6-d5). Et il va ainsi trouver l'excellent coup multifonction 16...Dc8! qui protège le pion e6 et prépare Cd7/Fe4 (visant le pion e5) tout en parant le plan des blancs la poussée c4 qui serait contrée alors par Td8.
La simple question "quel est le plan des blancs?" a permis à Kaidanov de passer de coups "inférieurs" envisagés Fe4/Cd7 (via la pipométrie) au coup supérieur 16...Dc8! (via la pensée prophylactique).
Remarque sur l'approche pipométrique utilisée par Kaidanov (qu'il relata lui-même dans son analyse de la partie dans le magazine New in Chess): en sélectionnant Fe4 et Cd7 Kaidanov montre qu'il a saisi les enjeux de la position, à savoir la faiblesse du pion e5 et les voies pour en profiter. Mais c'est en élargissant sa réflexion (en accordant du crédit au plan de l'adversaire) qu'il assure à sa stratégie des chances de triompher.
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Autre exemple:
La partie suivante oppose Hermann von Gottschall au grand Aaron Nimzowitsch. Dans la position qui va suivre (diag. 1) c'est un élément précis de l'arsenal qui va faire la différence. Cet élément Nimzowitsch l'a emporté dans ses bagages avant de commencer la partie (au cas où...), et Gottschall?


diag.1 (trait aux noirs)
Les noirs aimeraient activer leur roi en jouant Rg6-f5 et profiter de leur avantage de pions à l'aile-roi or après 28...Rg6 les blancs ont le coup 29.g4 qui sabote le plan des noirs...Ce coup g4 est celui qui permet aux blancs de tenir la position à l'aile-roi, étant donné qu'ils contrôlent le centre (tour sur la seule colonne ouverte, la colonne d) et que l'aile-dame est plus ou moins bloquée. Sachant ce qu'il ferait s'il avait les blancs pour contrecarrer le plan des noirs (pensée prophylactique), Nimzowitsch va chercher un "anti-coup-g4" si bien entendu un tel coup existe. Et il va trouver le fort 28...Th8! Avec ce coup, son plan Rg6-f5 reprend vie car g4 n'est plus une menace (si 29.g4 alors 29...hxg4 30.hxg4 Th2+ et après que le roi ait bougé 31...Txb2 (gain matériel)).
En continuant par 29.Td1(?) Gottschall montre ainsi à son illustre adversaire sa maîtrise, à défaut de la pensée prophylactique, de l'art du déplacement des pièces...S'ensuivit naturellement 29...Rg6 (les noirs continuent d'améliorer la position de leur roi qui est une pièce dont l'efficacité s'accroît en finale. Et pour ceux qui veulent savoir pourquoi le roi rayonne la plupart du temps en finale et pas avant: parce qu'avant, il y a un sacré bon nombre de pièces qui veulent "sa peau"...d'où le roque et sa mise en sécurité!) 30.Td4? (répétant naïvement la position, soyons indulgent, peut être par manque de temps...) 30...Rf5 31.Fd2


diag.2 (trait aux noirs)
Alors que dans cette position, beaucoup de joueurs continueraient sans se préoccuper de ce que l'adversaire peut faire (après tout, on améliore sa position et de l'autre côté l'adversaire semble jouer sans véritable plan...) mais Nimzowitsch ne va pas jouer le coup naïf 31...e5 mais il va faire encore appel à la pensée prophylactique pour trouver le bon coup. Sur 31...e5, il pourrait s'ensuivre 32.fxe5 fxe5 33.g4+ hxg4 34.hxg4+ avec la retraite du roi noir sur la 6ème rangée et après (35.Td6+) voilà que le roi recule de nouveau cette fois sur la 7ème rangée (acculé dans les cordes pour avoir sous-estimé la réplique des blancs!). Mais à l'aide de la pensée prophylactique un tel scénario n'est même pas envisageable avec Nimzowitsch...
Les échecs c'est une histoire de complots: je complote contre toi, tu complotes contre moi, nous complotons l'un contre l'autre...La pensée prophylactique c'est un peu l'histoire d'un comploteur sabotant les plans d'un autre comploteur...
Nimzowitsch en jouant 31...Tf8! montre ainsi qu'il a anticipé et le plan des blancs contre la poussée e5 (33.g4 et 35.Td6+) et l'ouverture prochaine de la colonne f. La suite fut 32.Fe1? 32...e5 etc. etc. et avec son jeu supérieur Nimzowitsch l'emporta quelques coups plus tard...(pour les curieux qui veulent visionner l'ensemble de la partie c'est >>> ici).
Résumons: nous avons d'un côté un joueur (Nimzowitsch) qui utilise une technique, un élément de son arsenal, la pensée prophylactique: (je veux jouer tel plan pour m'imposer mais je vois que mon adversaire a tel plan pour s'y opposer. Que puis-je faire pour imposer ma stratégie?). D'un point de vue pratique ce type de réflexion amène à un jeu de qualité supérieur (28...Th8! et 31...Tf8!). De l'autre côté, nous avons un joueur (Gottschall) surement talentueux mais qui n'a pas su répondre présent au moment critique. La pensée prophylactique aurait pu lui permettre de trouver le coup fort intéressant 29.Td6! qui clouait le roi noir à la défense du pion e6, contrecarrant le plan Rg6-f5 et forçant par là même les noirs à trouver une parade ou un autre plan pour progresser...
Conclusion: La pensée prophylactique est l'élément qui dans une position approximativement égale (diag.1) a permis à Aaron Nimzowitsch de faire la différence. Ce n'est qu'un élément parmi tant d'autres mais qui vient alimenter la force du jeu déployé. Et ce n'est pas tant cet élément chez Nimzowitsch que son déficit chez Gottschall qui a rendu, en phase finale, la partie à sens unique.
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« Ce que tu veux, cherche-le en toi-même car tu es tout » Najm ud-Din Razi

